Marsyas : le satyre qui defia Apollon

Introduction

Le mythe de Marsyas est l'une des histoires les plus troublantes et stimulantes de la mythologie grecque, un recit sur l'ambition artistique, la jalousie divine et l'ecart terrifiant entre l'excellence mortelle et la perfection divine. Un satyre trouve une flute abandonnee, la maitrise au fil d'annees de pratique passionnee, prend confiance en son talent, et finit par oser defier le dieu Apollon lui-meme. Le resultat est catastrophique.

Ce qui rend ce mythe si durable, ce n'est pas son message simple, "ne defiez pas les dieux", mais ses ambiguites plus profondes. Marsyas etait veritablement doue. Sa musique touchait veritablement les gens. Le concours fut peut-etre veritablement serre. Et le chatiment, etre ecorche vif, etait si disproportionne que les lecteurs anciens, comme les modernes, le trouvaient profondement troublant. Le fleuve qui se forma des larmes versees pour Marsyas devint un symbole de deuil pour tous les artistes detruits par le pouvoir.

Le mythe explore ce qu'il en coute d'etre un artiste dans un monde ou les dieux revendiquent la propriete de la beaute elle-meme, et ce qui se passe quand l'ambition creative humaine refuse de rester dans les limites qui lui sont assignees.

L'origine de la flute

L'histoire de Marsyas ne commence pas avec Marsyas lui-meme mais avec l'invention, et l'abandon, de la double flute, l'aulos.

L'invention et le rejet d'Athena

Athena, la deesse de l'artisanat et de la sagesse, inventa la double flute et en devint la premiere joueuse. Mais quand elle en joua, les autres dieux se moquerent d'elle : l'effort physique de souffler dans l'instrument deformait ses joues et son visage de maniere disgracieuse. Humiliee, elle regarda son propre reflet dans un bassin d'eau et vit ce qu'ils voyaient. De colere et de honte, elle jeta l'aulos et placa une malediction dessus : le malheur frapperait quiconque le ramasserait.

Cette histoire remplissait un role important dans la culture musicale grecque. L'aulos etait associe a l'exces emotionnel, a l'ivresse et aux rites dionysiaques, des qualites incompatibles avec l'identite rationnelle et mesuree d'Athena. Elle expliquait aussi pourquoi un instrument si puissant etait neanmoins dangereux : il avait ete rejete par la sagesse elle-meme et portait une malediction divine.

Marsyas trouve la flute

Marsyas etait un satyre ou silene (les sources anciennes varient) de Phrygie en Asie Mineure, une creature des bois, mi-humaine et mi-animale, associee aux forets, au vin et aux partisans de Dionysos. Il trouva l'aulos abandonne gisant dans un champ ou une foret. Quand il souffla dedans, il produisit une musique apparemment de lui-meme, le savoir-faire d'Athena ayant ete absorbe dans l'instrument.

Marsyas fut enchante. Il s'entraina avec obsession, developpant au fil du temps une maitrise veritable qui etonnait tous ceux qui l'entendaient. Sa musique etait terrestre, passionnee et emotionnellement bouleversante, l'oppose de la perfection froide et mathematique de la lyre d'Apollon. Les gens commencerent a dire que son jeu rivalisait avec celui du dieu de la musique lui-meme.

Le concours

Enhardi par son talent et l'admiration de ceux qui l'entendaient, Marsyas defia Apollon dans un concours musical, une confrontation directe entre la plus grande musique instrumentale du monde mortel et le musicien supreme du monde divin.

Les conditions

Les juges etaient les Muses (ou dans la version impliquant Midas, un jury mixte). Les enjeux etaient absolus : le vainqueur pouvait faire ce qu'il voulait du perdant. C'etait un concours dont le prix etait la domination sur le corps de l'autre. Marsyas, confiant dans son talent, accepta.

La performance

Les deux concurrents jouerent magnifiquement. Les Muses eurent d'abord du mal a designer un vainqueur, certaines sources anciennes suggerent que le concours etait veritablement egal dans les premiers tours. Mais Apollon introduisit alors une condition qui exposa l'inegalite fondamentale du concours : il declara que chaque concurrent devait jouer de son instrument a l'envers et chanter simultanement. Apollon inversa sa lyre et chanta en parfaite harmonie avec elle, combinant deux arts simultanement avec une aisance divine. Marsyas ne pouvait pas inverser l'aulos et simultanement en jouer et chanter, c'etait physiquement impossible.

Les Muses accorderent la victoire a Apollon. Dans la version impliquant Midas, le roi lydien vota imprudemment pour Marsyas, ce pour quoi Apollon lui donna des oreilles d'ane. Mais pour Marsyas lui-meme, le prix fut bien plus terrible.

Le chatiment

Apollon ecorcha Marsyas vif, arrachant la peau de son corps encore vivant, l'ayant attache a un pin. C'etait la forme d'execution la plus extreme, humiliante et agonisante imaginable, et son application a un concours musical frappa les lecteurs anciens comme scandaleusement disproportionnee. Marsyas, selon Ovide, s'ecria : "Pourquoi m'arrachez-vous a moi-meme ?"

Son sang et les larmes de ceux qui le pleurerent, ses compagnons satyres, les nymphes, les bergers et les patres de Phrygie qui avaient aime sa musique, coulerent ensemble et formerent un fleuve. Le fleuve fut nomme Marsyas en sa memoire, et il coulait clair et pur, comme sa musique, jusqu'a ce qu'il rejoigne le fleuve Meandre.

La version de Midas

Une variante du mythe de Marsyas devenue independamment celebre impliquait le roi phrygien Midas comme juge du concours, bien que plus communement Midas soit associe a un concours musical different, entre Apollon et Pan.

Le concours avec Pan

Dans la tradition le plus frequemment rattachee a Midas, le concours opposait Apollon jouant de la lyre et Pan (ou dans certaines versions Marsyas) jouant des pipes sur le Mont Tmolos. Le dieu de la montagne Tmolos servit de juge et accorda la victoire a Apollon. Midas, qui etait present, protesta, declarant la musique rustique de Pan superieure. Apollon, furieux de cette preference mortelle obtuse pour la musique terrestre sur la musique divine, transforma les oreilles de Midas en longues oreilles d'ane.

Le Midas embarrasse cacha ses oreilles d'ane sous un turban elabore, connues seulement de son barbier, qui fut jure au secret mais finit par chuchoter le secret dans un trou dans le sol. Des roseaux pousserent du trou et, dans le vent, chuchoterent : "Midas a des oreilles d'ane." Le secret etait revele. Cette histoire devint synonyme de l'impossibilite de garder des secrets, et de la folie de contester la suprematie artistique d'Apollon.

Themes et signification

Le mythe de Marsyas s'engage avec certaines des tensions les plus profondes de la culture grecque : entre l'aspiration humaine et l'autorite divine, entre la passion terrestre et la perfection celeste, et entre la beaute de l'art et la violence qui peut se cacher sous la surface de la civilisation.

L'hybris et ses consequences

Au niveau le plus direct, le mythe illustre le danger de l'hybris, l'orgueil presomptueux qui depasse les limites appropriees. Marsyas, un satyre, osa se comparer a un dieu. Independamment de son talent veritable, l'acte meme du defi etait presomptueux, et le mythe affirmait la hierarchie absolue entre mortel et divin.

La violence d'Apollon

Mais l'element le plus troublant du mythe est la nature du chatiment d'Apollon. Apollon est le dieu de la musique, de la beaute et de la civilisation, pourtant sa reponse a un defi musical est d'ecorcher son adversaire vif. Cette contradiction n'echappait pas aux commentateurs anciens. Le dieu qui represente les plus hautes valeurs humaines, l'art, la raison, l'ordre, la beaute, est capable d'une cruaute sauvage et disproportionnee quand sa suprematie est remise en question. Le mythe laisse entrevoir quelque chose de troublant sur la relation entre civilisation et violence.

Aulos contre lyre : deux modeles de musique

Le concours entre l'aulos et la lyre n'etait pas simplement personnel, il se superposait a un debat culturel profond sur la nature de la musique elle-meme. La lyre etait associee a l'harmonie rationnelle et mathematique, a l'ordre apollinien et a la religion olympienne. L'aulos etait associe a l'intensite emotionnelle, aux rites dionysiaques et a l'experience physique et incarnee. En choisissant la lyre plutot que l'aulos, le mythe approuvait un modele particulier de ce que la musique, et par extension la civilisation, devait etre. La suppression du joueur d'aulos etait, dans cette lecture, aussi la suppression d'un certain type d'art incarne et passionne.

La vulnerabilite de l'artiste

Le cri de Marsyas, "Pourquoi m'arrachez-vous a moi-meme ?", devint l'une des paroles artistiques les plus citees de l'Antiquite. Il capture l'identification entre un artiste et son art : faire taire sa musique revenait deja a le detruire. L'ecorchement ne fit que rendre litteral ce que la defaite avait fait au figure. Le mythe suggere que le plus grand danger pour un artiste n'est pas la mediocrite mais l'excellence, car c'est l'excellence qui amene l'artiste dans une proximite dangereuse avec le divin.

Sources antiques

Le mythe de Marsyas etait bien connu dans tout le monde antique, avec une tradition particulierement forte en Phrygie ou le fleuve Marsyas etait une veritable caracteristique geographique.

Ovide

Le recit d'Ovide dans les Metamorphoses Livre VI est la version la plus puissante litterairement. Son traitement de l'ecorchement, le cri de Marsyas, la transformation du sang et des larmes en fleuve, est parmi les passages les plus emouvants de tout le poeme. Ovide ne moralise pas et ne justifie pas l'acte d'Apollon ; il le rapporte simplement avec une clarte terrible.

Apollodore et Diodore

Apollodore dans la Bibliotheque et Diodore de Sicile dans la Bibliotheque historique fournissent tous deux des comptes rendus resumes du concours et de son issue. Diodore note que la peau de Marsyas etait exposee en Phrygie comme une relique historique.

Herodote

Herodote mentionne le fleuve Marsyas en Asie Mineure et note que les Perses ecorcherent vif le juge grec Sisamnes en avertissement a son successeur, un acte historique qui fait echo au mythe de Marsyas et suggere que l'histoire servait de reference culturelle pour l'acte d'ecorchement lui-meme.

Art visuel

Le Marsyas suspendu, la figure du satyre attache a un arbre attendant ou subissant son chatiment, etait un type sculptural majeur de la periode hellenistique. Un celebre groupe de marbre representant la scene est connu en plusieurs copies romaines. L'image de Marsyas suspendu, les bras attaches au-dessus de la tete, devint l'une des images definissant la beaute souffrante dans l'Antiquite.

Heritage et influence

Le mythe de Marsyas s'est avere extraordinairement durable, parlant aux artistes, philosophes et penseurs politiques sur deux millenaires et demi.

Art de la Renaissance et du Baroque

Le mythe etait immensement populaire dans l'art de la Renaissance et du Baroque. Le chef-d'oeuvre tardif de Titien, L'Ecorchement de Marsyas (v. 1576), est parmi les peintures les plus profondement meditees sur le sujet, une oeuvre d'une telle complexite et obscurite que les erudits continuent de debattre de sa signification. Titien s'est peint dans l'image comme une figure contemplative regardant le chatiment, impliquant le spectateur dans l'acte. Raphael, le Perugin et bien d'autres traiterent egalement le sujet.

Symbolisme politique

Dans l'Antiquite, des statues de Marsyas, typiquement la figure liee et suspendue, etaient placees dans les forums romains comme symboles de la liberte d'expression et de la liberte civique. Le lien n'est pas entierement evident, mais Marsyas en etait venu a representer la voix individuelle qui ose dire la verite au pouvoir divin, meme au prix de la mort.

Resonance moderne

Le mythe de Marsyas a ete particulierement stimulant pour les artistes et ecrivains modernes comme metaphore de la relation entre la vision creative individuelle et le pouvoir institutionnel ou politique. Le poete Zbigniew Herbert ecrivit l'un des poemes les plus celebres du XXe siecle sur le sujet, "Apollon et Marsyas", dans lequel le depart parfaitement compose d'Apollon apres l'ecorchement contraste avec le cri brut et inhumain de Marsyas, un son plus honnete, plus humain et plus musicalement vrai que tout ce qu'Apollon avait jamais produit.

FAQ

Questions fréquemment posées

Qui etait Marsyas et quel etait son crime ?
Marsyas etait un satyre de Phrygie qui trouva la double flute (aulos) qu'Athena avait inventee et abandonnee. Il maitrisa l'instrument et devint si habile que les gens comparaient son jeu a celui d'Apollon, dieu de la musique. Son crime, dans le contexte de la pensee religieuse grecque, etait l'hybris : il defia directement Apollon dans un concours musical, pretendant se placer sur un pied d'egalite avec un dieu. Dans certaines traditions, il se vanta aussi explicitement de sa superiorite.
Comment Apollon a-t-il gagne le concours contre Marsyas ?
Le concours traditionnel se termina par une egalite jusqu'a ce qu'Apollon introduise une condition que Marsyas ne pouvait remplir : chaque concurrent devait jouer de son instrument a l'envers et chanter simultanement. Apollon inversa sa lyre et chanta en parfait accompagnement, une combinaison divine de deux arts. Marsyas ne pouvait pas inverser l'aulos et simultanement en jouer et chanter. Les Muses jugerent Apollon vainqueur. Certaines versions suggerent aussi qu'Apollon joua simplement plus magnifiquement lors du tour decisif.
Pourquoi Apollon a-t-il ecorche Marsyas ?
Apollon ecorcha Marsyas vif parce que les conditions du concours stipulaient que le vainqueur pouvait faire ce qu'il voulait du perdant. Apollon choisit le chatiment le plus extreme imaginable, arrachant la peau de Marsyas alors qu'il etait encore vivant, attache a un pin. Les lecteurs anciens etaient troubles par la severite du chatiment. A un niveau, il exprimait le cout absolu de defier l'autorite divine. A un autre, il revelait quelque chose de troublant sur Apollon lui-meme : le dieu de la beaute et de la civilisation etait capable d'une violence sauvage quand sa suprematie etait remise en question.
Que s'est-il passe apres l'ecorchement de Marsyas ?
Le sang de Marsyas et les larmes de ceux qui le pleurerent, satyres, nymphes, bergers et patres qui avaient aime sa musique, coulerent ensemble et formerent le fleuve Marsyas en Phrygie, dont on disait qu'il coulait avec une clarte et un son musical inhabituels. Sa peau aurait ete exposee comme relique a Celenes en Phrygie pendant des siecles. Dans la sculpture hellenistique et romaine, la figure liee de Marsyas devint un type artistique majeur representant la souffrance et la vulnerabilite de l'artiste mortel.
Quel est le lien entre Marsyas et Midas ?
Dans une version du concours musical, que certaines sources anciennes rattachent a Marsyas mais qui implique plus communement Pan plutot que Marsyas, le roi phrygien Midas servit de juge et vota contre Apollon, preferant les pipes rustiques. Apollon punit ce jugement artistique grossier en transformant les oreilles de Midas en oreilles d'ane. Midas fut oblige de cacher ses oreilles sous un turban. Son barbier finit par chuchoter le secret dans un trou dans le sol ; des roseaux y pousserent et revelerent le secret chaque fois que le vent soufflait.

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