Oedipe : le roi maudit de Thèbes

Introduction

Oedipe est l'une des figures les plus psychologiquement puissantes et philosophiquement profondes de toute la mythologie grecque. Roi de Thèbes, résolveur de l'Énigme du Sphinx et, de manière la plus notoire, l'homme qui tua son père et épousa sa mère sans le savoir, son histoire devint l'exemple paradigmatique du destin tragique : l'ironie terrible d'un homme détruit par l'intelligence et la détermination mêmes qu'il employa pour échapper à son sort.

Contrairement à la plupart des héros grecs, la qualité déterminante d'Oedipe n'était pas la force physique ni les prouesses martiales mais l'intellect. Il résolut des énigmes, enquêta sur des mystères et poursuivit la vérité sans relâche, et c'est précisément cette poursuite acharnée de la vérité qui le détruisit. Le mythe soulève des questions qui n'ont jamais perdu leur urgence : le destin peut-il être évité ? Sommes-nous responsables d'actes que nous n'avons pas choisis en connaissance de cause ? Que signifie se connaître soi-même ?

L'Oedipe Roi de Sophocle, écrit au Ve siècle av. J.-C., est considéré par de nombreux érudits comme la plus grande tragédie jamais écrite et l'accomplissement suprême de la scène grecque antique. À travers cette oeuvre, Oedipe devint la figure centrale de la théorie fondatrice du développement psychologique de Sigmund Freud, ancrant le nom de cet ancien roi de manière permanente dans le langage de la psychologie moderne.

Origine et naissance

La catastrophe de la vie d'Oedipe commença avant sa naissance, avec une malédiction qui traversa sa famille pendant des générations. Son père, Laïos, roi de Thèbes, avait dans sa jeunesse enlevé et violenté Chrysippos, le fils bien-aimé du roi Pélops d'Élis. Pélops lança une malédiction sur Laïos : qu'il serait tué par son propre fils. L'oracle d'Apollon à Delphes confirma plus tard cette terrible prophétie, ajoutant le détail que le fils épouserait aussi sa propre mère.

Lorsque Jocaste donna naissance à un fils, Laïos fut terrifié. Il fit percer et lier les chevilles du nourrisson, d'où le nom Oedipe, signifiant "pieds enflés", et ordonna à un berger d'exposer le bébé sur les pentes du mont Cithéron pour qu'il y meure. Mais le berger, incapable d'accomplir l'acte, donna l'enfant à un berger corinthien, qui l'apporta au roi et à la reine sans enfants de Corinthe, Polybe et Mérope. Ils l'élevèrent comme leur propre fils, et Oedipe grandit en se croyant prince de Corinthe.

Jeune homme, Oedipe entendit une rumeur selon laquelle il n'était pas le vrai fils de Polybe. Il se rendit à Delphes pour consulter l'oracle, espérant des éclaircissements. Au lieu de cela, la Pythie délivra une prophétie dévastatrice : il tuerait son père et épouserait sa mère. Horrifié, Oedipe résolut de ne jamais retourner à Corinthe, de mettre la plus grande distance possible entre lui et ceux qu'il croyait être ses parents. Il ne pouvait pas savoir qu'en fuyant Corinthe pour échapper à son destin, il marchait droit vers lui.

Le carrefour et le Sphinx

Sur la route de Delphes, Oedipe arriva à un endroit où trois routes se croisaient, près de la ville de Daulis en Phocide. Un groupe de voyageurs se trouvait déjà au carrefour : un vieil homme sur un char, accompagné de plusieurs serviteurs. Une dispute s'éleva au sujet du droit de passage. L'un des serviteurs frappa Oedipe ; dans la confrontation violente qui s'ensuivit, Oedipe tua le vieil homme et tous ses serviteurs sauf un. Le vieil homme était Laïos, son père. La prophétie s'était accomplie, entièrement à l'insu d'Oedipe.

Il poursuivit sa route vers Thèbes, qu'il trouva en état de double crise. Le roi Laïos avait été assassiné sur la route (comme le rapporta le seul serviteur survivant), et la cité était terrorisée par le Sphinx, une créature monstrueuse à tête de femme, corps de lion et ailes d'aigle, envoyée par la déesse Héra en punition de Thèbes. Le Sphinx se tenait sur un rocher au-dessus de la route menant à la cité et posait son Énigme à chaque voyageur. Ceux qui ne répondaient pas correctement étaient dévorés. Personne n'avait encore trouvé la bonne réponse.

L'énigme : "Quel être marche à quatre pattes le matin, à deux pattes à midi, et à trois pattes le soir ?" Oedipe répondit sans hésiter : l'Homme, qui rampe enfant, marche debout adulte, et utilise un bâton dans sa vieillesse. Le Sphinx, son énigme résolue, se jeta du haut de son rocher et mourut. Thèbes était sauvée.

La cité reconnaissante offrit à Oedipe la royauté et la main de la reine récemment veuve, Jocaste. Il accepta les deux. Il épousait, sans le savoir, sa propre mère et prenait le trône de l'homme qu'il avait tué au carrefour. Pendant des années, il régna sur Thèbes avec sagesse, et Jocaste lui donna quatre enfants.

La découverte

Le mécanisme de la révélation fut mis en marche lorsqu'une peste s'abattit sur Thèbes. Les récoltes périrent, le bétail mourut, les femmes faisaient des fausses couches. Oedipe envoya son beau-frère Créon consulter l'oracle de Delphes. La réponse : la peste était un châtiment divin pour la présence du meurtrier de Laïos à Thèbes. Le meurtrier devait être trouvé et expulsé.

Oedipe entreprit l'enquête avec sa détermination caractéristique, maudissant publiquement le meurtrier et jurant de poursuivre la vérité où qu'elle mène. Il convoqua le prophète aveugle Tirésias, qui refusa d'abord de parler. Oedipe le pressa avec colère ; Tirésias l'avertit que la vérité le détruirait. Oedipe accusa Tirésias de traîtrise. Tirésias finit par déclarer qu'Oedipe lui-même était le meurtrier qu'il cherchait, et plus encore, qu'il vivait dans une ignorance honteuse de sa véritable identité.

Oedipe refusa d'y croire. Il soupçonna une conspiration entre Tirésias et Créon pour lui voler son trône. Mais les pièces du puzzle commencèrent à s'assembler avec une rapidité terrible. Un messager arriva de Corinthe avec une nouvelle : le roi Polybe était mort, et les Corinthiens souhaitaient qu'Oedipe revienne comme roi. Oedipe ressentit un soulagement : il ne pouvait pas avoir tué son père si Polybe était mort de causes naturelles. Mais le messager révéla alors, tentant d'apaiser la crainte d'Oedipe face à la prophétie, que Polybe et Mérope n'étaient pas ses vrais parents : lui avait remis le bébé Oedipe entre leurs mains, l'ayant reçu d'un berger thébain.

Jocaste, qui avait déjà compris, supplia Oedipe de cesser son enquête. Il refusa. Le berger thébain, le même homme à qui l'on avait ordonné d'exposer le nourrisson, fut convoqué et, sous la pression, confirma tout. Oedipe, saisi d'horreur, courut dans le palais. Il trouva Jocaste pendue à une corde qu'elle avait nouée elle-même. Il arracha les broches de sa robe et les enfonça dans ses propres yeux, s'aveuglant lui-même.

Exil et dernières années

Aveugle et brisé, Oedipe fut exilé de Thèbes sous la malédiction qu'il avait lui-même prononcée contre le meurtrier de Laïos. Il erra pendant des années comme un mendiant aveugle, guidé par sa fille dévouée Antigone. Ses fils, Étéocle et Polynice, ne vinrent pas à son aide, une trahison pour laquelle il les maudit, prédisant qu'ils s'entre-tueraient (prophétie qui s'accomplit plus tard dans la guerre des Sept contre Thèbes).

Oedipe finit par arriver à Colone, un village près d'Athènes, où il chercha refuge dans un bois sacré des Érinyes. Le roi Thésée d'Athènes le reçut avec honneur et lui promit sa protection. Créon et Polynice vinrent tous deux à Colone chercher Oedipe, Créon par la force, Polynice par des appels à la pitié, car divers oracles avaient déclaré que la terre qui abriterait la tombe d'Oedipe serait grandement bénie et protégée. Oedipe refusa les deux, maudissant ses fils et repoussant Créon avec l'aide de Thésée.

Quand vint le moment de la mort d'Oedipe, il le sut. Il se leva, sa cécité ne semblant plus un obstacle, et conduisit Thésée seul jusqu'à l'endroit où il devait mourir. Ce qui se passa ensuite, personne ne le vit : le récit de Sophocle décrit seulement un grand coup de tonnerre, un appel divin, puis Oedipe avait simplement disparu. Sa mort fut sacrée et mystérieuse, davantage une translation qu'une agonie. Il ne laissa aucune tombe visible, seulement un lieu caché et saint en Attique dont l'emplacement Thésée jura de protéger comme une bénédiction permanente pour Athènes.

Alliés et ennemis

La compagne la plus fidèle d'Oedipe dans sa souffrance fut sa fille Antigone, qui marcha avec lui durant ses années d'exil et guida ses pas quand il ne pouvait plus voir. Sa dévotion envers son père, puis envers la sépulture de son frère Polynice, fit d'elle l'une des figures les plus célébrées de courage moral de la mythologie. Son histoire, dramatisée par Sophocle dans Antigone, se présente comme une suite de la tragédie d'Oedipe.

Le prophète Tirésias était un diseur de vérité adversaire. Sa confrontation avec Oedipe est l'une des grandes scènes d'inversion ironique de la littérature, où l'homme physiquement aveugle voit clairement ce que le roi voyant ne peut percevoir. Le roi Thésée d'Athènes fut le dernier protecteur d'Oedipe, lui offrant hospitalité et honneur quand la plus grande partie du monde l'avait rejeté.

Ses ennemis étaient en grande partie construits par le destin lui-même : Créon, qui passa d'allié à antagoniste selon les nécessités politiques ; ses fils Étéocle et Polynice, dont la négligence ne fut jamais pardonnée ; et par-dessus tout la machinerie implacable de l'oracle d'Apollon, qui avait mis toute la catastrophe en mouvement avant sa naissance. Oedipe passa sa vie à lutter contre un destin qu'il ne pouvait fuir précisément parce qu'il s'efforçait si ardemment de le fuir.

Héritage et influence

Le mythe d'Oedipe a eu une influence plus profonde sur la pensée occidentale que presque toute autre histoire antique en dehors de la Bible. Sur le plan philosophique, il devint l'illustration antique principale du problème du destin contre le libre arbitre : Oedipe fit tout ce qu'une personne rationnelle et morale ferait pour éviter la prophétie, et cela le détruisit quand même. Pour les Grecs, ce n'était pas une cruauté insensée mais la démonstration que l'intelligence humaine, aussi brillante soit-elle, opère dans des limites fixées par la nécessité divine.

À l'époque moderne, Sigmund Freud utilisa Oedipe comme pièce maîtresse de sa théorie du développement psychosexuel dans L'Interprétation des rêves (1899), proposant que le mythe d'Oedipe résonnait si puissamment parce qu'il dramatisait un désir inconscient universel, celui d'un garçon de posséder sa mère et d'éliminer son père. Le complexe d'Oedipe devint fondamental pour la théorie psychanalytique et ancra le nom d'Oedipe de manière permanente dans le vocabulaire de la psychologie et de la culture populaire, indépendamment de la réception critique ultérieure de la théorie.

Structurellement, Oedipe Roi devint le modèle du récit policier : un protagoniste qui poursuit sans relâche un mystère pour découvrir qu'il est lui-même le coupable. Cette inversion a été reproduite dans d'innombrables oeuvres littéraires et cinématographiques. Aristote, dans la Poétique, cita Oedipe Roi comme l'exemple parfait de la tragédie, son intrigue comme l'illustration idéale de la forme tragique.

Dans l'art et la littérature

Le mythe d'Oedipe inspira trois des tragédies survivantes de Sophocle : Oedipe Roi (aussi appelé Oedipe Tyran), largement considéré comme la plus grande tragédie de l'Antiquité ; Oedipe à Colone, écrit vers la fin de la vie de Sophocle et représenté à titre posthume ; et Antigone, qui suit le destin de sa fille. Ces trois pièces constituent ensemble les pièces thébaines, bien qu'elles n'aient pas été conçues comme une trilogie et aient été écrites à des années d'intervalle.

Dans les arts visuels, les peintures sur vases antiques représentent Oedipe face au Sphinx, la scène de l'énigme étant un sujet populaire dans l'art grec et étrusque. Le tableau d'Ingres Oedipe et le Sphinx (1808) est l'une des peintures néoclassiques les plus célèbres, présentant la rencontre comme un test de l'héroïsme rationnel masculin face à l'irrationalité monstrueuse féminine.

Dans la littérature moderne, le mythe d'Oedipe a généré des réponses créatives extraordinaires : le livret d'opéra Elektra d'Hugo von Hofmannsthal, l'adaptation scénique néoclassique de Jean Cocteau La Machine infernale, l'oratorio Oedipus Rex d'Igor Stravinski, et le film du même nom de Pier Paolo Pasolini (1967). Le mythe continue d'être adapté à travers les cultures et les médias, son exploration de la connaissance de soi, de la responsabilité et des limites du pouvoir humain restant aussi urgente que jamais.

Questions fréquemment posées

Qui est Oedipe dans la mythologie grecque ?
Oedipe est le roi mythologique de Thèbes qui accomplit sans le savoir une terrible prophétie : qu'il tuerait son propre père et épouserait sa propre mère. Abandonné à la naissance pour empêcher la prophétie, il grandit à Corinthe en se croyant prince de cette cité, et sauva plus tard Thèbes en résolvant l'Énigme du Sphinx. Il devint roi et épousa la reine veuve Jocaste, sans savoir qu'elle était sa mère, avant que la vérité complète ne soit révélée avec des conséquences dévastatrices.
Quelle est l'Énigme du Sphinx ?
Le Sphinx gardant Thèbes posait cette énigme à tous les voyageurs : "Quel être marche à quatre pattes le matin, à deux pattes à midi, et à trois pattes le soir ?" La réponse est l'Homme, qui rampe à quatre pattes comme nourrisson (matin de la vie), marche debout comme adulte (midi de la vie), et utilise un bâton dans sa vieillesse (soir de la vie). Oedipe fut le seul à résoudre correctement l'énigme, causant la destruction du Sphinx.
Que s'est-il passé quand Oedipe a découvert la vérité ?
Lorsqu'Oedipe découvrit qu'il avait tué son père Laïos et épousé sa mère Jocaste, Jocaste se pendit d'horreur et de chagrin. Oedipe, dans son angoisse, arracha les broches de sa robe et les enfonça dans ses propres yeux, s'aveuglant. Il s'exila ensuite de Thèbes, accomplissant la malédiction qu'il avait lui-même prononcée contre le meurtrier de Laïos, et passa le reste de ses années comme un errant aveugle, guidé par sa fille Antigone.
Qu'est-ce que le complexe d'Oedipe ?
Le complexe d'Oedipe est un concept de la théorie psychanalytique de Sigmund Freud, introduit dans L'Interprétation des rêves (1899). Freud proposa que le mythe résonnait universellement parce qu'il dramatisait une phase de développement inconscient dans laquelle un enfant désire le parent du sexe opposé et ressent une rivalité envers le parent du même sexe. Le concept devint fondamental pour la psychanalyse et ancra le nom d'Oedipe dans le vocabulaire psychologique moderne, bien que de nombreux aspects de la théorie soient contestés par la psychologie contemporaine.
Pourquoi Oedipe s'est-il aveuglé au lieu de se tuer ?
Oedipe choisit de s'aveugler plutôt que de mourir comme forme de punition correspondant à son crime d'ignorance. Sa plus grande qualité avait été sa capacité à voir et comprendre ce que les autres ne pouvaient pas, c'est sa perspicacité qui résolut l'énigme du Sphinx. En détruisant sa vue, il punit la faculté qui l'avait trahi le plus catastrophiquement : ses yeux avaient regardé sa femme sans voir sa mère, avaient regardé le vieil homme au carrefour sans reconnaître son père. La cécité était à la fois punition et métaphore : celui qui avait tout vu ne voyait plus rien.

Pages associées