Destin et destinee : Moira et les trois Moires dans la mythologie grecque
La conception grecque du destin
Peu d'idees etaient aussi centrales dans la pensee grecque antique que le destin, la croyance que la vie de chaque personne se voyait attribuer une part fixe a laquelle elle ne pouvait finalement pas echapper. Les Grecs utilisaient plusieurs mots pour saisir ce concept : moira (la part assignee), heimarmenē (ce qui est destine) et aisa (le destin ou la portion due). Ensemble, ces mots decrivent un ordre cosmique dans lequel chaque etre, mortel ou divin, avait une place et une limite.
Pourtant, le destin grec n'etait pas une simple predetermination. Il etait tisse dans un dialogue complexe entre la necessite, la volonte divine et le choix humain. Les heros pouvaient prendre des decisions significatives. Simplement, ils ne pouvaient pas echapper aux limites ultimes de ce qui avait ete file pour eux a la naissance.
Les trois Moires : fileuses du destin
Les personnifications du destin etaient les Moires (singulier : Moira), trois deesses dont le travail collectif determinait chaque vie. Leurs noms et leurs fonctions etaient precisement repartis :
Clotho ("la Fileuse") filait le fil de la vie de chaque personne a partir de sa quenouille. Le debut de toute existence mortelle commencait par son filage.
Lachesis ("la Repartitrice") mesurait le fil avec sa baguette, determinant la longueur, et donc la duree, de chaque vie. Elle assignait a chaque ame sa destinee et son lot dans l'existence.
Atropos ("l'Inflexible" ou "celle qu'on ne peut detourner") coupait le fil avec ses ciseaux, mettant fin a la vie. Aucun appel ni aucun marche ne pouvait arreter ses ciseaux une fois qu'elle avait decide de couper.
Cette image de trois femmes filant, mesurant et coupant le fil de la vie devint l'une des metaphores les plus puissantes et les plus durables de la civilisation occidentale, influencant les Nornes nordiques, les Parques romaines et d'innombrables traditions ulterieures.
Les Moires regnaient-elles meme sur les dieux ?
L'une des tensions les plus fascinantes de la religion grecque est la question de savoir si les Moires se tenaient au-dessus meme des dieux olympiens, y compris Zeus lui-meme. Differentes sources donnent differentes reponses, et les Grecs semblent avoir tenu les deux points de vue simultanement.
Dans l'Iliade d'Homere, Zeus envisage de sauver son fils Sarpédon de la mort, mais Hera l'avertit que s'il le fait, d'autres dieux defieront egalement le destin pour sauver leurs favoris, demantelant l'ordre entier du cosmos. Zeus, touche par son conseil, laisse mourir son fils, suggerant que meme le roi des dieux etait finalement lie par le destin.
Pourtant, ailleurs, Zeus est decrit comme celui qui assigne les destins, ou du moins les fait respecter. Cette contradiction apparente reflete une tension veritablement non resolue dans la pensee grecque : le destin etait a la fois une force au-dela meme de Zeus et quelque chose que Zeus lui-meme incarnait et maintenait. Dans certains recits, les Moires etaient filles de Zeus et de Themis (deesse de la loi divine), les subordonnant au roi des dieux. Dans d'autres, elles etaient bien plus anciennes, anterieures aux Olympiens.
Le destin et le libre arbitre
Les Grecs ne croyaient pas que le destin eliminait la volonte humaine. Il fixait plutot les limites exterieures dans lesquelles les choix etaient faits. Cela est evident dans la plus celebre histoire de destin : Oedipe. L'oracle de Delphes dit a son pere Laius que son fils le tuerait et epouserait sa mere. Laius tenta d'empecher cela en abandonnant le nourrisson Oedipe sur le flanc d'une montagne. Oedipe, eleve par d'autres, tenta d'echapper a la meme prophetie en quittant ceux qu'il croyait etre ses parents. Chaque tentative d'echapper au destin accelerait leur marche vers lui.
Le point essentiel n'est pas qu'Oedipe n'avait pas de choix, il en fit beaucoup. Le point est que le destin operait a travers les choix, a travers le caractere, a travers les schemas de comportement memes qui faisaient d'une personne ce qu'elle etait. Le destin d'une personne etait en un sens l'expression de sa nature la plus profonde, et non simplement une contrainte externe imposee de l'exterieur.
Mythes celebres du destin
Achille : Ayant le choix entre une longue vie obscure et une vie courte et glorieuse, Achille choisit la seconde. Son destin lui etait connu et accepte. Cet embrassement volontaire d'une destinee fatale en echange de la gloire eternelle (kleos) est l'une des idees les plus puissantes de l'epopee grecque.
Meleagre : A sa naissance, les Moires apparurent et declarerent que Meleagre ne vivrait que tant qu'une buche specifique brulant dans la cheminee resterait intacte. Sa mere Althee arracha la buche du feu et la cacha. Des annees plus tard, furieuse de la mort de ses freres, elle la rejeta dans les flammes, et Meleagre mourut tandis qu'elle brulait, peu importe ou il se trouvait ou ce qu'il faisait.
Cresus de Lydie : Le roi riche consulta l'oracle de Delphes avant d'attaquer la Perse. On lui dit que s'il traversait le fleuve Halys, il detruirait un grand empire. Il supposa que la prophetie lui etait favorable. Il traversa et detruisit son propre empire. L'oracle n'avait pas tort, simplement Cresus avait mal compris quel empire le destin avait en tete.
L'oracle de Delphes et le destin
L'oracle de Delphes, la Pythie, pretresse d'Apollon, etait le canal principal par lequel les Grecs cherchaient a connaitre leur destin. L'oracle ne changeait pas la destinee. Il revelait ce qui etait deja fixe. Pourtant, les oracles etaient celebrement ambigus, et les Grecs comprenaient que connaitre son destin ne signifiait pas le comprendre.
Cette ambiguite etait elle-meme theologique : le destin etait reel, mais ses mecanismes etaient opaques aux yeux mortels. La reponse appropriee n'etait pas d'essayer de surpasser l'oracle en ruse, mais de cultiver la sagesse et l'humilite (sophrosyne) pour accepter sa part. Ceux qui tentaient de contourner le destin par l'astuce decouvraient typiquement que leur astuce meme devenait l'instrument de leur perte.
Le destin dans la tragedie grecque
La tragedie grecque tirait une puissance enorme de la tension entre le destin et le choix humain. Le heros tragique se dirige typiquement vers une fin terrible qui semble a la fois inevitable et meritee, resultat du destin et de ce que le personnage est fondamentalement. La trilogie de Sophocle sur Oedipe reste l'exploration supreme de ce theme, mais il traverse l'Orestie d'Eschyle, la Medee d'Euripide et des dizaines d'autres pieces.
Le choeur dans la tragedie grecque sert souvent de voix meditant sur le destin, reconnaissant ce qui est fixe tout en deplorant la souffrance qu'il exige. Cela ne produit pas la passivite chez le public mais un type particulier de catharsis : la reconnaissance que meme les humains les plus grands et les plus puissants se meuvent dans des limites qu'ils ne peuvent finalement pas depasser, et que la sagesse consiste a connaitre et a accepter ces limites.
Heritage : le destin dans les cultures posterieures
Le concept grec du destin passa directement dans la pensee romaine, ou les Moires devinrent les Parques (Nona, Decima et Morta) et influencerent plus tard le concept stoicien de logos, le principe rationnel gouvernant toutes choses. Les Nornes nordiques (Urd, Verdandi et Skuld) qui siegent aux racines d'Yggdrasil en tissant le destin sont remarquablement paralleles, bien que la relation exacte entre les traditions soit debattue.
Dans la culture moderne, l'image des trois Moires continue d'apparaitre dans la litterature, l'art et le cinema. Le concept d'une destinee fixee, et la lutte incessante de l'humanite contre elle, est aussi vivant aujourd'hui qu'il l'etait lorsque Sophocle mit pour la premiere fois Oedipe sur scene. Que ce soit dans la theologie de la predestination, le determinisme en philosophie ou des expressions populaires comme "on ne peut pas lutter contre le destin", les idees grecques antiques continuent de faconner notre facon de penser le temps, le choix et les limites du pouvoir humain.
Questions fréquemment posées
Qui sont les trois Moires dans la mythologie grecque ?
Quelle est la difference entre moira et tyche ?
Les dieux grecs pouvaient-ils changer le destin d'une personne ?
Les Grecs croyaient-ils au libre arbitre ?
Quelle est l'histoire d'Oedipe et du destin ?
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