Sisyphe : le roi condamne a pousser un rocher pour l'eternite

Introduction

Le mythe de Sisyphe est l'un des recits les plus durables et les plus philosophiquement resonants de toute la mythologie grecque. Sisyphe, le roi ruse d'Ephyre (plus tard connue sous le nom de Corinthe), merita une place parmi les pecheurs les plus severement punis des Enfers, condamne par les dieux a pousser un rocher massif en haut d'une colline escarpee du Tartare pour l'eternite. Chaque fois que le rocher approche du sommet, il glisse de ses mains et roule jusqu'au pied de la colline, le forcant a recommencer son labeur, sans repos, sans fin.

Ce qui rend Sisyphe remarquable n'est pas seulement la cruaute de son chatiment, mais la nature de ses crimes. Contrairement a de nombreux transgresseurs mythologiques qui offenserent les dieux par impiete ou violence, Sisyphe fut perdu par son extraordinaire ruse. Il trompa la mort elle-meme non pas une mais deux fois, dejoua Hades, et meme reussit a enchainer Thanatos, la personnification de la mort, jetant l'ordre naturel du monde dans le chaos. Son histoire est une meditation sur les limites de l'intelligence humaine, l'autorite incontournable du divin et la futilite de tenter de dejouer des forces qu'aucun mortel ne peut en fin de compte vaincre.

A l'epoque moderne, le philosophe francais Albert Camus immortalisa Sisyphe dans son essai de 1942 Le Mythe de Sisyphe, utilisant son labeur sans fin comme metaphore de la condition humaine, arguant qu'il faut imaginer Sisyphe heureux. Qu'on le lise comme un conte moral sur l'hubris ou comme un symbole de perseverance absurdiste, le mythe de Sisyphe continue de captiver lecteurs, chercheurs et philosophes plus de deux mille ans apres avoir ete raconte pour la premiere fois.

Contexte et causes

Sisyphe etait le fils du dieu du vent Eole et d'Enarete, faisant de lui un petit-fils du Titan Hellen et une figure de lignee divine considerable. Il fut le fondateur et premier roi d'Ephyre, la cite qui deviendrait plus tard Corinthe, l'une des cites les plus riches et les plus strategiquement importantes du monde grec antique. Les sources antiques le decrivent unanimement comme le plus ruse des hommes, polytropos, l'homme aux mille tours, une qualification qui etait a la fois sa plus grande force et la graine de sa destruction.

Ses offenses envers les dieux s'accumulerent au cours de sa vie et se repartissent en plusieurs categories distinctes, chacune plus audacieuse que la precedente.

Trahir les secrets de Zeus : L'origine la plus couramment citee de son chatiment implique le dieu-fleuve Asopos, dont la fille Egine avait ete enlevee par Zeus. Asopos vint a Corinthe a la recherche de sa fille, et Sisyphe, ayant ete temoin de l'enlevement, proposa de reveler l'identite du ravisseur en echange d'une source d'eau fraiche pour sa citadelle (la fameuse source Pirene). Sisyphe nomma Zeus comme le ravisseur. Zeus, furieux de voir ses affaires exposees, depecha immediatement Thanatos (la Mort personnifiee) pour emmener Sisyphe aux Enfers.

Enchainer la Mort : Plutot que de se soumettre a Thanatos, Sisyphe reussit a le maitriser et a l'enchainer, pigeant la mort elle-meme dans des liens. Les consequences furent immediates et catastrophiques : aucun mortel ne pouvait mourir. Les soldats tombaient sur le champ de bataille mais ne perissaient pas. Les vieillards et les malades languissaient dans l'agonie sans delivrance. L'ordre naturel de l'existence etait brise. Ares, le dieu de la guerre, fut particulierement indigne, car la guerre avait perdu sa qualite essentielle. Les dieux finirent par intervenir et forcer Sisyphe a liberer Thanatos, qui reclama immediatement l'ame de Sisyphe et l'escorta aux Enfers.

S'echapper des Enfers, la premiere fois : Avant de mourir, Sisyphe avait donne l'instruction a sa femme Merope de ne pas accomplir les rites funeraires et les offrandes dus aux morts. Lorsque Sisyphe arriva dans le royaume d'Hades, il se plaignit a Persephone que sans funerailles convenables il etait dans un etat de disgrace, et il demanda la permission de retourner dans le monde d'en haut le temps de punir sa femme negligente. Persephone, persuadee par son eloquence, lui accorda un conge temporaire. De retour sous le soleil de Corinthe, Sisyphe refusa tout simplement de repartir. Il vecut encore de nombreuses annees, profitant des plaisirs de la vie, jusqu'a ce qu'il meure de vieillesse, ou, dans certaines versions, jusqu'a ce qu'Hermes soit envoye pour le ramener de force.

C'est la somme de ces offenses, trahir Zeus, vaincre la mort et s'echapper deux fois de l'autorite des Enfers, qui scella son destin. Les dieux avaient tolere une transgression de trop. Lorsque Sisyphe comparut finalement devant les juges des morts, son chatiment fut concu pour etre un miroir parfait de son caractere : une tache qui exige un effort et une ingeniosite sans fin, et pourtant ne peut jamais etre accomplie.

L'histoire complete

Le mythe de Sisyphe se deroule en plusieurs episodes, chacun s'appuyant sur le precedent pour dresser le portrait du mortel le plus obstinement defiant de la tradition grecque.

La fondation de Corinthe : Sisyphe baitit la cite d'Ephyre sur l'isthme de Corinthe, un emplacement d'une immense valeur strategique et commerciale, reliant la Grece continentale au Peloponnese. Il etait celebre comme un souverain astucieux et un brillant batisseur, et la cite prospera sous sa direction. Il promut aussi la navigation et le commerce parmi les Grecs, et la tradition antique lui attribuait la fondation des jeux Isthmiques, qui deviendraient l'un des quatre grands festivals panhelleniques. Pourtant meme dans ses plus grandes realisations il y avait un courant de cruaute : on dit qu'il assassinait voyageurs et hotes, violant la loi sacree de la xenia (hospitalite), la loi meme que Zeus lui-meme protegeait.

L'affaire d'Asopos et d'Egine : Lorsque Zeus enleva la nymphe Egine, fille du dieu-fleuve Asopos, et l'emporta sur l'ile qui porterait son nom, Asopos parcourut le monde grec dans l'angoisse a la recherche de son enfant disparue. Il finit par arriver a Corinthe, ou Sisyphe avait ete temoin de l'enlevement. Toujours fin negociateur, Sisyphe ne relaya pas simplement l'information par bonte ou piete : il conclut un marche. En echange de la revelation du nom de Zeus comme ravisseur, il exigea qu'une source perenne d'eau fraiche jaillisse sur l'Acrocorinthe, la grande citadelle rocheuse de Corinthe. Asopos frappa la terre et la source Pirene jaillit, fraiche et intarissable. Sisyphe revela la verite. Zeus, humilie et furieux de voir son histoire d'amour secrete exposee par un mortel, resolut immediatement de le punir.

L'emprisonnement de Thanatos : Zeus envoya Thanatos, la Mort en personne, pour capturer Sisyphe et l'emmener au Tartare. Mais Sisyphe etait prepare. Lorsque Thanatos arriva portant ses chaines, Sisyphe exprima une grande admiration pour le travail des entraves et demanda a Thanatos de lui montrer comment elles fonctionnaient. Que ce soit par flatterie, ruse ou force physique, les sources varient, Sisyphe reussit a retourner les chaines contre Thanatos et a le lier solidement. Avec la mort emprisonnee, le monde sombra dans un etrange et terrible limbe. Aucun mortel ne pouvait mourir. Les dieux s'alarmerent. Ares, qui tirait sa puissance de la mort des guerriers, fut le premier a intervenir avec urgence. Il retrouva Thanatos, brisa ses chaines et le libera, et Thanatos se dirigea droit vers Sisyphe.

La ruse du mort sans sepulture : Meme a ce stade, Sisyphe avait un plan. Avant l'arrivee de Thanatos, il avait donne des instructions precises a sa femme Merope : elle ne devait accomplir aucun rite funeraire, n'offrir aucun sacrifice, et laisser son corps sans sepulture. Lorsqu'il arriva dans le royaume d'Hades, il se presenta devant Persephone et exposa son cas avec l'eloquence exercee d'un homme qui avait passe une vie entiere a se sortir de situations difficiles par la parole. Il se plaignit d'etre une ombre en disgrace, sans sepulture, sans deuil, sans offrandes pour le sustenter. Il insista que c'etait la faute de sa femme, et qu'il meritait la chance de retourner dans le monde des vivants pour la punir convenablement et organiser ses propres funerailles. La reine Persephone ne pouvait-elle pas lui accorder trois jours ? Persephone, emue par son argument, accepta. Sisyphe remonta une fois de plus dans le soleil de Corinthe.

La seconde vie et la capture finale : De retour dans le monde des mortels, Sisyphe n'avait aucune intention de repartir. Il vecut, joyeusement, avec defi, pendant d'autres annees. Certaines sources disent qu'il vieillit a nouveau avant que les dieux ne perdent toute patience. D'autres disent que ce n'etait qu'une question de temps avant qu'Hermes, le divin psychopompe et conducteur des ames, ne soit depeche a Corinthe avec des ordres n'admettant aucune negociation. Hermes trouva Sisyphe, l'empoigna et le traina de retour aux Enfers sans plus de conversation. Cette fois, il n'y aurait ni evasion, ni marche, ni appel.

Le chatiment eternel : Devant les juges des morts, Minos, Rhadamanthe et Eaque, les crimes de Sisyphe furent peses dans leur integralite. Sa sentence fut prononcee par les dieux eux-memes, sous la presidence d'Hades : pour l'eternite, Sisyphe pousserait un enorme rocher en haut d'une colline escarpee du Tartare. Il tendrait chaque muscle, y mettrait chaque once de son energie et de sa volonte formidables, et lorsque le rocher serait presque au sommet, quand la victoire semblerait a un seul pas, il glisserait de ses mains et devalerait jusqu'au pied de la colline. Et il recommencerait. Homere, au onzieme chant de l'Odyssee, decrit Ulysse temoin de ce chatiment lors de sa visite aux Enfers : "Et je vis Sisyphe en proie a de violents tourments, poussant un rocher monstrueux de ses deux mains." Le labeur est concu pour tourner en derision tout ce que Sisyphe prisait le plus, son intelligence, sa perseverance, son refus d'accepter les limites, en le soumettant a une tache ou ces qualites ne comptent pour rien.

Personnages cles

Sisyphe, roi d'Ephyre (Corinthe) et fils d'Eole, est le protagoniste et l'anti-heros du mythe. Celebre dans l'Antiquite comme le plus ruse des mortels, il fut un batisseur, un roi-marchand, un cruel tueur d'hotes, et finalement un affront a l'autorite divine. Son trait distinctif n'est ni la cruaute ni l'impiete au sens conventionnel, mais un refus absolu d'accepter les limites, y compris la limite de la mortalite elle-meme. Les sources antiques le depeignent parfois avec un certain degre d'admiration, comme un homme qui s'approcha plus que tout autre mortel de vaincre la mort sur son propre terrain.

Zeus. Le roi des dieux olympiens dont l'histoire d'amour secrete avec Egine, une fois exposee, mit la chaine d'evenements en mouvement. L'orgueil blesse de Zeus et son intolerance absolue envers les mortels qui defient l'autorite divine sont centraux pour comprendre la severite du chatiment de Sisyphe. Zeus apparait aussi comme l'auteur ultime de la sentence eternelle, s'assurant que la defiance de Sisyphe recoit une punition a la mesure de son audace.

Thanatos. La personnification de la Mort, fils de Nyx (la Nuit) et frere jumeau d'Hypnos (le Sommeil). Thanatos est l'agent divin envoye pour recueillir l'ame de Sisyphe et la victime involontaire de la ruse la plus spectaculaire de Sisyphe. Son emprisonnement represente l'acte le plus subversif du mythe : un mortel emprisonnant litteralement la mort elle-meme.

Hades et Persephone. Le roi et la reine des Enfers. Hades preside le royaume dans lequel Sisyphe est delivre deux fois, et Persephone est la figure que Sisyphe trompe avec succces avec son histoire d'ombre sans sepulture et deshoneree. Sa sympathie, aussi raisonnable qu'elle soit vu les informations qu'on lui a donnees, fait d'elle brievement une complice involontaire de la seconde evasion de Sisyphe.

Merope. L'epouse de Sisyphe et l'une des sept Pleiades (filles d'Atlas). Elle est l'instrument de la premiere tromperie de son mari envers les Enfers. Dans certaines traditions, sa honte d'avoir obei aux instructions de Sisyphe et d'avoir manque d'honorer sa mort fit palir son etoile, et elle est identifiee comme la plus faible des Pleiades en consequence.

Hermes. Le dieu messager et psychopompe (guide des ames vers les Enfers) qui est finalement depeche pour trainer Sisyphe hors du monde des vivants lorsque tous les autres moyens de persuasion ont ete epuises. L'intervention d'Hermes signale la fin de la patience divine envers les evasions de Sisyphe.

Asopos. Le dieu-fleuve dont la fille Egine fut enlevee par Zeus. Sa visite a Corinthe a la recherche de son enfant donne par inadvertance a Sisyphe le levier pour trahir le secret de Zeus, mettant en marche la chaine centrale de consequences du mythe.

Themes et lecons morales

L'hubris et les limites de la ruse humaine : Au fond, le mythe de Sisyphe est une etude de l'hubris, non pas la simple arrogance de se croire superieur aux dieux, mais quelque chose de plus subtil et sans doute plus sympathique : la croyance que l'intelligence humaine suffit a surmonter tout obstacle, y compris le plus fondamental de tous, la mort. Sisyphe n'est pas condamne parce qu'il est mauvais au sens simple du terme : il est condamne parce qu'il a refuse d'accepter les frontieres qui definissent la condition humaine. Les Grecs consideraient ce refus comme une transgression de l'ordre cosmique (dike), quelle que soit l'admiration que l'intelligence qui le sous-tend puisse inspirer.

La futilite de l'effort sans fin : Le chatiment de Sisyphe n'est pas une cruaute arbitraire, c'est une reponse parfaitement calibree, philosophiquement, a ses crimes. Il a passe sa vie a s'efforcer d'eviter les limites, a repousser chaque frontiere devant lui. Son eternite reflete cet effort : un effort sans fin, un progres apparent sans fin, et un retour sans fin au point de depart. Le chatiment n'elimine pas l'effort, il le rend permanent et definitivement futile. C'est le commentaire le plus pointu des dieux sur l'oeuvre de sa vie.

L'inevitabilite de la mort : L'une des fonctions les plus importantes du mythe dans la culture grecque antique etait de renforcer le message que la mort est ineluctable. Aucun mortel, aussi intelligent soit-il, aussi favorise par la fortune ou doue d'intelligence, ne peut tromper la mort de maniere permanente. Sisyphe s'en approche plus que tout autre personnage du mythe grec : deux fois il s'echappe, une fois il enchaine la mort elle-meme, et pourtant le resultat final n'est pas la liberte mais la forme la plus complete d'emprisonnement imaginable. Le message est sans ambiguite : l'ordre naturel, y compris la mortalite, n'est pas un probleme a resoudre.

Justice divine et chatiment proportionnel : La mythologie grecque s'interesse profondement a l'idee que les chatiments doivent refleter la nature du crime. Le rocher eternel de Sisyphe est un chef-d'oeuvre de justice divine proportionnelle. L'homme qui refusait d'etre contraint recoit une tache qu'il ne peut jamais achever. L'homme qui s'echappait a repetition recoit un chatiment sans issue. L'homme qui valorisait sa propre ruse par-dessus tout est condamne a un labeur ou la ruse est entierement inutile : seul l'effort brut compte, et l'effort seul n'est jamais suffisant.

La lecture absurdiste : L'essai d'Albert Camus de 1942 transforma le mythe d'un recit de chatiment en une pierre de touche philosophique pour l'epoque moderne. Camus soutenait que Sisyphe, pleinement conscient de son sort, represente le heros absurde, une figure qui reconnait l'absence de sens de son labeur et continue neanmoins, avec defi, meme avec joie. "Il faut imaginer Sisyphe heureux", ecrivit Camus. Cette lecture ne contredit pas le mythe antique mais l'etend dans de nouveaux territoires, demandant ce que signifie perseverer en pleine connaissance du fait que la perseverance ne sera pas recompensee. Le mythe perdure en partie parce qu'il soutient les deux lectures simultanement : comme un avertissement sur l'hubris, et comme une inspiration pour la resistance resiliente.

Sources antiques

Le mythe de Sisyphe apparait dans une gamme remarquablement large de textes antiques, confirmant sa centralite dans la tradition mythologique grecque depuis la plus ancienne periode de litterature ecrite.

Homere, Odyssee Chant XI (vers VIIIe siecle av. J.-C.) : Le recit litteraire le plus ancien et le plus influent du chatiment de Sisyphe apparait dans la Nekyia, l'episode ou Ulysse descend aux Enfers et est temoin des souffrances des pecheurs celebres. La description d'Homere est sobre mais vivante : Ulysse voit Sisyphe luttant avec un effort formidable pour pousser une pierre en haut d'une colline, pour la voir redescendre. Homere n'offre aucune explication du crime, traitant le chatiment comme deja bien connu de son audience. Ce passage a etabli l'image definitive de Sisyphe dont tous les ecrivains ulterieurs heriteront.

Pindare, Olympiques XIII et Isthmiques (vers 476 av. J.-C.) : Pindare associe Sisyphe a Corinthe et lui attribue la fondation des jeux Isthmiques, presentant un portrait plus nuance qui reconnait a la fois ses accomplissements civiques et sa nature transgressive. Les references de Pindare presupposent une familiarite detaillee de l'audience avec le mythe complet.

Theognis, Elegies (vers VIe siecle av. J.-C.) : L'elegiste Theognis fait reference a Sisyphe comme la figure paradigmatique qui reussit a revenir de la mort, et l'utilise comme reflexion sur le desir de continuer a vivre, s'appuyant sur la resonance emotionnelle du mythe avec les angoisses mortelles face a la mortalite.

Ovide, Metamorphoses Livre IV et Tristes (vers 8 ap. J.-C.) : Le poete romain Ovide inclut Sisyphe dans son catalogue des supplici des Enfers, le placant aux cotes de Tantale et Ixion comme exemples de chatiment divin. Le traitement d'Ovide met l'accent sur le drame visuel de la pierre qui roule, cimentant l'image pour la litterature latine ulterieure et la tradition occidentale subsequente.

Pausanias, Description de la Grece Livre II (vers IIe siecle ap. J.-C.) : Le voyageur Pausanias fournit un contexte geographique et cultuel local pour le mythe, reliant Sisyphe a des sites specifiques dans et autour de Corinthe, dont l'Acrocorinthe et la source Pirene, et enregistrant les traditions locales concernant sa tombe.

Hygin, Fables (vers Ier-IIe siecle ap. J.-C.) : Hygin offre l'un des resumes en prose les plus complets du mythe de Sisyphe, consolidant les differents episodes, l'affaire d'Asopos, l'enchainement de Thanatos et la tromperie de Persephone, en un seul recit narratif qui preserve des details non pleinement developpes dans les sources poetiques anterieures.

Impact culturel

Peu de figures de la mythologie grecque ont eu une posterite culturelle aussi soutenue et variee que Sisyphe. Son histoire a ete interpretee, reinterpretee et reimaginee a travers l'art, la philosophie, la litterature et la culture populaire pendant plus de deux mille ans.

Philosophie : L'appropriation moderne la plus significative du mythe vint avec Le Mythe de Sisyphe d'Albert Camus (1942), qui utilisa Sisyphe comme metaphore centrale de sa philosophie de l'absurde, la confrontation entre le besoin de sens des etres humains et l'indifference silencieuse de l'univers a ce besoin. Le Sisyphe de Camus, qui connait son sort et l'embrasse quand meme, devint l'une des images philosophiques definissantes du XXe siecle et reste fondamental pour la pensee existentialiste et absurdiste.

Art visuel : L'image de Sisyphe et de son rocher a ete un sujet fertile pour l'art occidental depuis l'Antiquite. Parmi les traitements notables figure la toile monumentale de Titien Sisyphe (vers 1548-1549), qui capture le roi se tendant sous le poids de sa pierre d'une maniere qui met en valeur l'heroisme musculaire plutot que la simple punition. Franz von Stuck et de nombreux peintres baroques et romantiques revinrent a maintes reprises sur le sujet. Dans le monde antique, Sisyphe apparaissait sur des vases attiques a figures noires et rouges, souvent dans des scenes representant les Enfers aux cotes d'autres figures condamnees.

Litterature : De l'Enfer de Dante (qui s'inspire de la tradition classique des Enfers) aux paraboles de Franz Kafka sur le labeur sans fin et futile, l'archetype sisypheien a faconne les imaginaires narratifs occidentaux du labeur repetitif et ineluctable. Les romanciers, dramaturges et poetes modernes invoquent regulierement son nom comme raccourci pour des efforts qui ne peuvent jamais atteindre leur achoevement.

Psychologie et langage : L'adjectif "sisypheien" est entre dans l'usage courant du francais et de nombreuses autres langues pour decrire toute tache sans fin, laborieuse et finalement futile. En psychologie, le concept de travail sisypheien apparait dans les discussions sur la depression, l'epuisement professionnel et le cout psychologique d'un travail qui ne produit jamais de resultats durables.

Culture populaire : Sisyphe apparait dans les jeux video, les films, la television et la culture internet avec une frequence frappante. Son rocher est devenu un symbole visuel universel de l'experience d'un effort epuisant et repetitif, des memes sur le lieu de travail aux discussions sur le changement climatique, la reforme politique et la lutte personnelle. La remarquable flexibilite du mythe, soutenant a la fois des lectures pessimistes et optimistes, explique sa pertinence contemporaine apparemment inepuisable.

FAQ

Les questions les plus frequemment posees sur le mythe de Sisyphe.

Questions fréquemment posées

Pourquoi Sisyphe a-t-il ete puni dans la mythologie grecque ?
Sisyphe fut puni pour une serie d'offenses de plus en plus audacieuses contre les dieux. Il trahit le secret de Zeus en revelant que Zeus avait enleve Egine, la fille du dieu-fleuve Asopos. Il maitrise ensuite Thanatos (la personnification de la Mort) et l'enchaina, empechant tout mortel de mourir et jetant l'ordre naturel dans le chaos. Enfin, il trompa Persephone, reine des Enfers, pour qu'elle l'autorise a retourner dans le monde des vivants pour 'punir sa femme', puis refusa de revenir. Le poids cumule de ces crimes, exposer des secrets divins, vaincre la mort et s'echapper deux fois des Enfers, lui valut son chatiment eternel.
Quel est le chatiment de Sisyphe ?
Sisyphe fut condamne a passer l'eternite au Tartare, l'abime le plus profond des Enfers, a pousser un rocher massif en haut d'une colline escarpee. Chaque fois que le rocher approche du sommet, il retombe au pied de la colline, et Sisyphe doit recommencer. Le chatiment est eternel, parfaitement concu et ineluctable : un labeur qui exige tout de Sisyphe sans jamais produire de resultat durable. C'est a la fois un tourment physique et psychologique, tournant en derision sa plus grande force, son ingeniosite infatigable, en la confrontant a une tache qu'aucune quantite de ruse ne peut resoudre.
Comment Sisyphe a-t-il trompe la mort ?
Sisyphe trompa la mort deux fois. La premiere fois, lorsque Zeus envoya Thanatos (la Mort) pour recueillir son ame, Sisyphe le maitrise et l'enchaina, empechant la mort de fonctionner dans le monde jusqu'a ce que les dieux interviennent et que Thanatos soit libere. La seconde fois, Sisyphe avait donne l'instruction a sa femme Merope de ne pas accomplir ses rites funeraires. Arrive aux Enfers, il convainquit Persephone de le laisser retourner dans le monde des vivants pour trois jours afin de punir sa femme pour cette negligence, puis refusa tout simplement de revenir. Il fut finalement ramene de force par Hermes.
Quelle est la signification philosophique du mythe de Sisyphe ?
Le mythe a ete interprete de multiples facons philosophiques. Dans son contexte grec antique, c'est avant tout une histoire sur l'hubris et l'inevitabilite de la mort, un avertissement qu'aucun mortel, aussi intelligent soit-il, ne peut dejouer definitivement l'ordre naturel et divin. A l'epoque moderne, l'essai d'Albert Camus de 1942, Le Mythe de Sisyphe, reinterpreta l'histoire comme une metaphore de la condition humaine dans un univers indifferent. Camus soutenait que Sisyphe, pleinement conscient de son sort futile, devient un symbole de perseverance deiante et joyeuse : 'il faut imaginer Sisyphe heureux'. Le mythe soutient donc a la fois une lecture d'avertissement sur l'hubris et une lecture inspirante sur la resilience face a l'absurdite.
Sisyphe est-il lie a des heros ou des dieux grecs celebres ?
Oui. Sisyphe etait le fils d'Eole, le gardien des vents, lui conferant une lignee semi-divine. Son epouse Merope etait l'une des sept Pleiades, filles du Titan Atlas et de l'Oceanide Pleione, le reliant aussi a la lignee des Titans. Par Merope, il engendra Glaucos, qui a son tour engendra Bellerophon, le heros celebre pour avoir dompte le cheval aile Pegase et tue la Chimere. Certaines traditions ulterieures nomment aussi Sisyphe comme le pere biologique d'Ulysse, l'archetype du heros ruse et ingenieux, suggerant qu'Ulysse herita de sa ruse directement de Sisyphe, qui avait seduit la mere d'Ulysse, Anticleia, avant son mariage avec Laerte.

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